MANN (H.)


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MANN HEINRICH (1871-1950)

De quatre ans l’aîné de son frère Thomas, Heinrich Mann rompit plus nettement avec son milieu d’origine, la bourgeoisie patricienne de Lübeck. Il était comme Thomas un "sang mêlé", partagé dans ses origines entre l’Allemagne du Nord et le Brésil, "entre les races" (selon le titre d’un roman de 1906), à demi latin, à la fois francophile et italophile; c’est à un Allemand épris de Garibaldi comme de Puccini qu’on doit ce chef-d’œuvre de "démocratie concertante" qu’est La Petite Ville (1909). À la différence de son frère, resté à Munich, il se mêla dès 1928 à la vie de Berlin, capitale de la modernité artistique, de l’innovation technique, et du débat politique.

Sa première période est celle d’une révolte esthétisante, sous le double signe du "Renaissancisme" de Nietzsche et de la haine flaubertienne du bourgeois, marquée par la trilogie romanesque des Déesses . En même temps, l’individualisme aristocratique y est démasqué comme rêve élitaire: dans la critique sociale, vitalisme et esthétisme s’effacent derrière une dénonciation de la "décadence". 1905, année charnière, marque le passage de l’"art social", préfiguré dans l’essai de 1895 sur Flaubert et George Sand, puis à la "vertu jacobine". De cette première manière il restera le type de faux homme fort (Malvolto dans la nouvelle Pippo Spano , 1904; la cantatrice Branzilla...), de l’être chétif, ivre de violence et de domination, constitutif de ce que devait être plus tard son analyse du phénomène nazi.

Depuis Gottfried Benn, en 1930, on a voulu l’enfermer dans cette image première de nihiliste, d’un esthète, dont les convictions "démocratiques" ultérieures n’auraient été que vernis superficiel. En fait, il gardera de Nietzsche l’inspiration critique, la condamnation du "comédien", de l’"histrionisme" (Guillaume II), de la société d’argent en général, ainsi qu’un certain élitisme; mais le thème de la décadence cèdera la place à la problématique de l’"esprit" contre le "pouvoir", du rôle civique et de la responsabilité sociale des intellectuels. Elle traverse le plus fameux de ses essais, celui sur Zola (1915), qui lui valut la riposte de son frère Thomas (Considérations d’un apolitique ). Idéalisant une France littéraire, où tout mène à 1789 et en découle, Heinrich Mann, isolé dans son pays, trouve en Voltaire, Stendhal, Laclos, Balzac, Flaubert, Michelet, Anatole France, une patrie spirituelle d’adoption. Par contraste avec l’inefficacité des hommes de culture en Allemagne, les écrivains français lui semblent "avoir un peuple" avec eux, et tracer la voie des bouleversements politiques. Le roman français du XIXe siècle lui offre l’exemple d’une littérature nourrie de la "réalité observée" et "sociale", fonde sa dénonciation furieuse de la société allemande wilhelminienne sur un contre-modèle et l’incite à promouvoir en Allemagne le genre romanesque qui "grandit avec la démocratie" en même temps qu’il "éduque à la démocratie". Plus tard, Heinrich Mann ajoutera à sa lignée la Renaissance, Montaigne, la tradition du droit naturel, dans le chef-d’œuvre de son exil: Henri IV .

Heinrich Mann a fait figure, aux lendemains de la Première Guerre mondiale, de maître à penser de l’"Activisme", aile gauche du mouvement expressionniste, qui rêvait d’un gouvernement des intellectuels. Du recueil Esprit et action de 1911 à ses essais de l’exil, il stigmatisa la "trahison des clercs", critère du fiasco de l’histoire allemande et face à la dictature nazie, il conserva une croyance un peu naïve, en la "puissance du verbe". Il salua en la république de Weimar le régime qui réconciliait en Allemagne État et culture. Sans y mettre la précision et l’acharnement de son frère, il fustige le "siècle irrationnel", dont le nazisme fut selon lui le produit. Dès ses premiers romans de critique sociale tels que Au pays de cocagne , La Chasse à l’amour (1904), puis La Tête (1925), il a dénoncé les hommes de culture qui se prosternent devant le pouvoir, contraire à l’"esprit", ou mènent une opposition de dilettantes (le jeune Buck dans Le Sujet de l’Empereur ).

C’est la mise en scène des "tyrans" modernes secrétés par l’Empire qui a fait sa gloire. Professeur Unrat (Professeur Ordure, 1904) dénonce un type très actuel de "personnalité autoritaire", sado-masochiste, ajoutant à la riche tradition allemande de critique du despotisme scolaire (l’adaptation cinématographique de Sternberg en 1930, l’Ange bleu transforme la violente satire politique en tragédie de mœurs larmoyante où Heinrich Mann ne retrouva que "sa tête et les jambes de Marlène Dietrich"). La réputation de satiriste agressif que lui valut ce roman, tourna au scandale avec Le Sujet de l’Empereur (Der Untertan ), interdit par la censure pendant la guerre de 1914, qui ouvrait une "trilogie de l’Empire" dont les deux autres volets (Les Pauvres , La Tête ) sont moins réussis. La droite "nationale" se déchaîna contre ce roman, "histoire de l’esprit public sous Guillaume II" et portrait-charge du bourgeois de l’ère "impérialiste", dans lequel des discours de l’Empereur, cités textuellement, sont mis dans la bouche de son "sujet" qui l’"imite" en tout. À l’inverse la gauche intellectuelle, de Tucholsky à Adorno et Böll, y voyait la prémonition de ce qui devait devenir le matériel humain du nazisme: "conformisme militant", militarisme "civil", monarchie patronale, religion du succès et de la force, misogynie sur fond de répression sexuelle, mélange qui faisait dire à l’auteur: "Ce peuple est à désespérer."

Après avoir souhaité ouvertement la défaite de cette Allemagne-là et fait cause commune avec les rares pacifistes entre 1914 et 1918, Heinrich Mann, qui débuta politiquement comme conservateur et garda jusqu’à sa mort une étonnante admiration pour Bismarck s’identifia au régime de Weimar; multipliant les discours, essais de circonstance, avertissements à la jeunesse, suppliques à Stresemann (Dictature de la raison , 1923) pour que cette "République sans républicains" limite l’emprise tentaculaire de la "ploutocratie", incarnée dans le Konzern Stinnes auquel il dédie la saisissante nouvelle Kobès (1925, illustrée par George Grosz). Ses petits "romans de la République", trop négligés, Noire Marie (1931), La Grande Affaire (1930), Une vie sérieuse , Eugénie ou l’Ère bourgeoise sont des apologues un peu moralisateurs qui s’en prennent au vertige de la spéculation, au mirage du bonheur par la "réussite" économique. Sympathisant de la social-démocratie, il n’en craint pas moins la classe ouvrière organisée, qu’il juge totalement embourgeoisée. Sa critique, de plus en plus angoissée, des faiblesses du régime de Weimar le mena à prôner la candidature d’Hindenburg en 1932, alors que des intellectuels de gauche proposaient eux-mêmes son nom pour la présidence. En fait, ce "Preceptor Germaniae" ne le fut, de 1919 à 1933, que pour une minorité. Plus représentative fut son action d’"Européen", partisan d’un "Locarno de l’esprit", sympathisant déçu de la "Paneurope" du comte Coudenhove, conversant avec Briand comme avec Masaryk, allant rénover à Paris les contacts politiques rompus par la guerre.

Le Troisième Reich le déchoit de sa nationalité trois ans avant son frère Thomas; à la différence de ce dernier, il engage le combat dès 1933, par ses articles en français à La Dépêche de Toulouse , par ses recueils polémiques La Haine (1933), Manuel allemand (1936), Courage (1939), etc. Moins surpris que son frère par la venue au pouvoir d’Hitler, il en conçoit aussi moins d’amertume envers ses compatriotes; l’exil en France, puis en Californie, raffermit au contraire son sentiment d’appartenance à la "patrie" allemande. Admirateur de toujours de Lessing (non de Goethe), de Heine et de Fontane, il s’emploie à réhabiliter à l’étranger les classiques allemands annexés ou défigurés par les nazis; sans oublier Nietzsche, dont il préface une édition de "pages immortelles" parue à Paris (Corréa). Son action dans l’émigration, en particulier pour le Front populaire, eut moins de retentissement que celle de Thomas Mann; il vécut aux États-Unis assez ignoré, complètement étranger à l’atmosphère d’Hollywood et du "New Weimar", dans une situation matérielle proche de la misère. Son deuxième exil ne commence qu’en 1940, après qu’il eut gagné les États-Unis par les Pyrénées et le Portugal. Entre-temps, il avait acquis la citoyenneté tchèque, faute d’avoir pu obtenir la française... Il meurt à Santa Monica, avant d’avoir pu répondre à un appel des autorités de la zone soviétique d’occupation (la future R.D.A.), appel qui le laissa réticent. Il repose dans le même cimetière de Berlin-Est que Hegel et Brecht.

Son optimisme historique, il l’a déposé dans son Henri IV (1935-1938) où il atteint une maîtrise d’écriture que ne manifestaient pas ses œuvres du temps de Weimar: phrases courtes et limpides, résurgence du XVIIIe siècle français. Contesté dans l’émigration (Lukacs) comme roman historique, pour ses invraisemblances (calculées) ou pour son "culte de la personnalité" du roi, ce contre-modèle étranger à La Misère allemande reste le chef-d’œuvre d’une vieillesse sereine. Antidote à Frédéric II, dont il dénonce la légende en même temps dans les scènes dialoguées inachevées, Henri IV vu par Heinrich Mann est le "dictateur de la bonté" qui, "loin de se contenter de penser sait aussi frapper"; chef légitimé par la confiance populaire, "l’autorité supérieure de l’intellectuel au pouvoir", prophète en même temps des Nations unies par le "grand plan" de paix européenne de Sully; avec cela personnage de chair et de sang, contrastant avec les sinistres figures des Ligueurs (Guise, Mayenne, Boucher) où tout le monde devait reconnaître Hitler, Göring et Göbbels.

Ce massif en forme de testament ne doit pas faire oublier les derniers romans, Le Souffle (1949) et Réception dans le monde (1941), d’une étonnante modernité, au style "expérimental" qui déroute chez un écrivain demeuré fidèle au réalisme du XIXe siècle. Cette fois c’est le capitalisme international qui est passé au vitriol. Longtemps méconnus du grand public, ils sont redécouverts, ainsi que l’influence qu’exerça sur Heinrich Mann la technique du cinéma, depuis le temps de L’Ange bleu jusqu’à Lidice et Frédéric II .

Henrich Mann est resté sans postérité littéraire, sans communauté de fidèles qui perpétuent son œuvre comme c’est le cas pour Kafka, Musil ou Rilke. Par son "radicalisme", sa veine polémique, son cosmopolitisme, il est resté la bête noire de tout ce que l’Allemagne compte de conformistes. Cet écrivain résolument contemporain, ignorant le mythe, incarne un type d’engagement qui heurte en Allemagne l’image dominante de l’"authentique" homme de lettres. Pourtant, il a acclimaté dans son pays le genre du roman, longtemps décrié au profit de la poésie et du drame, et contribué à créer le "grand" roman moderne d’avant la "crise" du genre (Musil, Broch).

Encyclopédie Universelle. 2012.